J’ai 28 ans et je suis terrorisé par les engueulades de couple. Lorsqu’une porte claque dans l’appartement mon cœur s’arrête et je tends l’oreille en espérant ne pas entendre les voix furieuses de mes colocataires. C’est arrivée une seule fois et je me suis empressé de monter le son de la musique dans mon casque pour mieux m’immerger dans l’Internet. Quand j’étais petit je ne pouvais pas demander à Spotify de me protéger. Quand j’étais petit et que ma mère criait après mon père rentré saoul, je pouvais juste plaquer mes mains sur mes oreilles, fermer les yeux très fort, et essayer de m’endormir sous la chaleur étouffante de ma couette.
“Quelle personnalité française, morte ou vivante, est la plus importante selon vous ?” Ils me regardaient tous les trois prêts à critiquer ma réponse. Je hais ces questions idiotes à la fin des entretiens de recrutement. Napoléon ? Qui a façonné notre société civile et militaire ? Victor Hugo ? Son plus grand détracteur, qui a essayé comme il pouvait de réguler ses ardeurs. De Gaulle ? Quoi que je réponde j’aurai tort, alors autant répondre avec le cœur. “La personnalité la plus importante pour moi, c’est Boris Vian, parce que sans ses poèmes, je me serais déjà tranché les veines”. Vraiment pas sûr que j’ai ce boulot.
Je ne l‘ai pas vu arriver, il est apparu sur la droite entre deux voitures, je n‘ai rien pu faire. Je ne sais pas ce qu‘il avait il était tout excité au téléphone, il avait l‘air heureux. Je l‘ai heurté de plein fouet, j‘ai essayé de freiner mais trop tard. Quand je suis sorti j‘ai vu la jeune fille terrorisée qui regardait par la fenêtre du café. Elle est accourue et le temps que je fasse le tour de la voiture elle était avec lui et elle répétait “Ne part pas ! On a rendez-vous demain !”.
Des ballerines noires, un collant noir et un short noir. Une sorte de cape courte, noire, par dessus un col roulé, noir. Ses cheveux noirs sont tirés en arrière en un chignon très strict et semblent tendre vers le ciel les coins de ses yeux, noirs. Elle marche dans la neige à grands pas avec son air funèbre de faucheuse, traverse le pont devant chez moi, portant dans ses mains gantées de noir un grand pot contenant une grande fleur, une orchidée, blanche.
En Suisse, les montagnes sont faites de chocolat Toblerone et quand les bergers ont un petit creux ils cassent un morceau de rocher. D‘ailleurs en Suisse on ne dit pas “Casser la croûte” mais “Casser la pierre”. En Suisse, l‘or pousse au bord des ruisseaux par grappes de lingots, d‘abord petits, mais si on attend un peu avant de les cueillir, ils grossissent jusqu‘à peser plusieurs kilos. En Suisse, les gens sont gentils, mais un peu lents et ils ne savent pas courir, c‘est pour ça qu‘ils ne gagnent jamais aux Jeux Olympiques. Un jour j‘irai visiter la Suisse, juste pour voir.
Une ville, quelle que soit sa taille ou la qualité des divertissements qu‘elle propose ne prend finalement toute sa valeur que par la présence de certaines personnes particulières. Et quand une de ces personnes décide d‘aller voir ailleurs, la ville change, perd de son attrait. Le ciel est moins bleu, l‘air est moins doux, le paysage est moins beau. Surtout en hiver. Il ne reste plus qu‘à attendre quelques jours, quelques semaines, souvent plus, en espérant que quelqu‘un d‘autre ait les qualités nécessaires pour prendre la place laissée vacante.
J’envie ces gens qui ont une réelle raison de ne pas réussir à dormir. Un soucis au travail, une peine de cœur, un café avalé un peu trop tard… Moi je ne sais pas pourquoi je ne dors pas. L’insomnie me poursuit, m’empêchant de fermer l’œil ou même de me concentrer correctement pour profiter de ce temps de veille. Je ne peux rien faire d’utile, mon esprit s’égare, mes sens se dérèglent, et finalement au petit jour pendant quelques minutes mes yeux se ferment et je me sens disparaître, mourir enfin pour être délivré de cette angoisse. Et subitement je suis debout, encore un jour, jusqu’à la prochaine nuit.
Je prends tout le temps des notes. En journée, en soirée, sobre ou pas du tout, j’ai toujours mon carnet à portée de main et un crayon dans la poche. En trois ou quatre langues selon que je sois d’esprit aventureux ou non je décris mon environnement et adresse des réflexions à mon moi futur. Parfois, ça donne lieu à quelque court texte suréaliste ou bien totalement terre-à-terre. Parfois, je m’échine pendant plusieurs minutes à déchiffrer mon écriture pour finalement me demander ce qui a bien pu me passer par la tête à ce moment là et j’arrache honteusement la page.
Il a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie
Il respirait l’odeur des arbres
Il respirait de tout son corps
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil
Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau
Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés
Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil
Le temps de rire aux assassins
Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de courir vers la femme.
Juste le temps de vivre.